mardi 1 mai 2018

Fleur de Neige - Lisa See.


L'auteur : Née en 1955, Lisa See est une écrivaine américaine d'origine chinoise. Elle vit actuellement à Los Angeles, la ville où son arrière-grand-père immigra lorsqu'il quitta son village chinois au début du siècle dernier pour y devenir le parrain du Chinatown de Los Angeles. Auteur de plusieurs romans, c'est avec Fleur de neige (2006) qu'elle rencontre un réel succès, et qui connu une adaptation au cinéma.


Quatrième de couverture :

Fleur de Lis et Fleur de Neige sont nées le même jour, à la même heure, dans une province reculée de la Chine du XIXe siècle. Alors que la famille de Fleur de Neige est de la plus haute noblesse, celle de Fleur de Lis n'a connu que la misère ; mais la grande beauté de cette dernière et la perfection de ses pieds lui permettent de devenir la laotong ("âme sœur") de Fleur de Neige.

Les deux jeunes filles partagent tout, du supplice des pieds bandés à la réclusion, du nu shu, langage secret inventé par les femmes, à leurs mariages arrangés. Leur amitié, teinté d'une fascination réciproque, grandit au fil des années.

Mon avis :


Avant toute chose, j'ai procédé à une petite opération de découpage avec la quatrième de couverture, un peu trop révélatrice à mon goût. C'est à travers la chaîne de Lemon June que j'ai découvert ce titre.

Si cette lecture ne s'est pas révélée être un coup de cœur, j'ai suffisamment été captivée pour avoir fini cette lecture en moins de 24 heures. Ce roman m'a fait voyager dans la Chine du XIXe siècle, et ce fut un voyage captivant tant j'ai appris des choses au sujet de la Chine à cette période. Nous avons tout un pan de la culture chinoise qui se déroule sous nos yeux et plus particulièrement l'univers des femmes et la place qu'elles occupaient alors à l'époque. Avis aux féministes engagées, ce roman pourrait vous gêner, ce que l'on apprend de la condition de la femme à cette époque est bouleversante et choquante. Être née fille n'était pas une bonne nouvelle, aussi bien pour la fille elle-même que pour sa famille qui espère davantage la venue d'un fils pour perpétuer la lignée, les filles ne sont qu'une bouche à nourrir en attendant de les marier. Être née fille, c'est également être vouée à une vie entière de silence et de servitude, majoritairement cloîtrée chez elle car elle n'avait pas le droit de sortir de chez elle, sauf si elle est née paysanne et doit travailler aux champs. Une femme n'est bonne qu'à obéir et à faire des enfants et par enfant on entend garçon car avoir une fille est mal vue, et la femme sera mal considérée par l'époux et la belle famille.

On en apprend énormément sur la culture chinoise au fil des pages à travers les différentes étapes de la vie d'une femme dans cette Chine du XIXe siècle, et par le biais d'événements extérieurs. Ce roman nous retrace la vie de nos deux protagonistes à travers différentes phases : l'enfance, les pieds bandés, l'adolescence, le mariage... Et parfois, ces filles avaient des coiffures spéciales pouvant signifier une chose (lorsqu'une femme est prête au mariage, une lorsque le mariage est imminent, etc). On découvre également des éléments de la culture chinoise comme les festivités, mariages et funérailles, la nourriture, le nu shu qui est le langage secret inventés par les femmes, etc.


Chaussures de pieds bandés.
Autre aspect de cette culture qui prend une part importante dans le roman, et notamment au début, ce sont les pieds bandés. Pratique qui concernait avant tout les courtisanes de la cour impériale, cela s'est répandu progressivement aux classes aisées puis aux classes populaires. C'est une pratique qui, malgré les risques et la souffrances qu'elle engendre, a mis énormément de temps à mourir car la petitesse des pieds étaient considérés comme un critère de beauté chez une femme, au point où ces pieds bandés (aussi appelés pieds de lis ou pieds de lotus) étaient célébrés dans les poèmes chinois ; mais aussi parce que de la qualité de ces pieds bandés dépendaient de la qualité du mariage que pouvait faire la fille. Cette pratique visait donc à rétrécir les pieds des filles déformait complètement leurs pieds, de telle sorte qu'elles ne pouvaient marcher ou rester debout longtemps, cette pratique témoigne donc d'une certaine oisiveté.

Si vous avez tous et toutes comme moi une vague idée de ce à quoi correspond le terme de pieds bandés, vous devez savoir que c'est une pratique considérée comme cruelle et qui a causé la souffrance, voir parfois la mort, de nombreuses filles et femmes. Pour obtenir ainsi la perfection qu'étaient censés représenter les petits pieds (la taille idéale étant de sept centimètres !), les fillettes subissaient cette douloureuse pratique à un jeune âge (généralement vers six-sept ans car on considérait les os comme étant malléables), et c'est là que l'adage : "Il faut souffrir pour être belle." prend ironiquement son sens. Je vous épargnerais les détails des différentes étapes de cette opération qui dure deux ans car les détails ne sont pas jolis, jolis. D'ailleurs, avis aux âmes sensibles : la description de l'auteur sur cette pratique peuvent mettre mal à l'aise. Si Lisa See traite de ce sujet difficile et douloureux avec délicatesse, elle ne passe pas pour autant sous silence la réalité de la chose en la cachant sous une formulation élégante et hypocrite, donc avis aux futurs.es lecteurs.trices car les passages décrivant ce rituel peuvent mettre mal à l'aise et vous démanger au niveau des pieds, comme ce fut mon cas !

Photographie en noir et blanc d'une femme aux pieds bandés.

Cependant, si l'on apprend que la condition des femmes à cette époque était loin d'être l'idéale et que lecteurs et lectrices peuvent se révolter, il n'en est pas le cas pour l'héroïne qui jamais ne se plaint de son sort. Si elle a fait un mariage heureux, Fleur de Lis est conditionné par la tradition. Tout ce qu'elle fait, elle le fait car c'est pour elle un devoir, le but de sa condition de femme. Elle agit comme la société veut qu'elle agisse et elle s'y soumet volontairement, tout comme Fleur de Lis. Forcément, en tant que lecteurs.trices, on ne peut toujours être d'accord sur la façon de penser de notre narratrice, mais Lisa See a fait un incroyable travail en écrivant et se mettant dans la peau d'un personnage ancré dans son époque et conditionné par le devoir (envers sa famille, puis son époux et sa belle-famille) et la tradition telle qu'elle était perpétuée à l'époque. Alors certes il y a de la douleur, mais il y a aussi de la résignation car les femmes à cette époque ne pouvaient pas faire grand chose pour contester l'autorité et la tradition, soit parce qu'elles en étaient incapables dans ce monde d'hommes et où la tradition était importante, ou tout simplement parce qu'elle étaient conditionnées.

Outre ce voyage culturel en Asie, on suit essentiellement l'évolution entre deux petites filles, Fleur de Lis et Fleur de Neige, la première est née dans une famille modeste de paysans où elle vit avec ses parents, ses sœurs, sa tante, son oncle et sa cousine ; la seconde née dans une famille plus aisée. A priori, tout les séparent, et pourtant de nombreux points les rassemblent : nées sous le signe du Cheval, elles sont nées le même jour, le même mois et la même année, et possèdent des pieds parfaits et une certaine beauté pouvant les mener loin. L'une et l'autre ont été choisies par une marieuse en raison de ces points communs et ont été unies par un contrat d'âme sœur. Si cela permet à deux petites filles de nouer une amitié qui durera toute leur vie, le but d'un tel engagement est moins altruiste qu'il en a l'air car il s'agit avant tout d'unir deux familles pour des raisons de réputations (c'est notamment l'occasion pour la modeste famille de Fleur de Lis de s'élever socialement à travers leur fille qui pourra, à travers ses pieds et le lien de laotong, faire un beau mariage).

Les nombreux messages que s'écrivent les deux amies ne furent pas
que sur papier mais aussi sur un éventail, comme cela pouvait
se faire à l'époque...

Malgré leurs positions sociales différentes, il y a une entente et une rapide complicité qui se lient entre elles. Là où une femme, après son mariage, ne doit vivre que pour son mari et sa belle-famille, une amitié entre deux âmes sœurs dure toute la vie. C'est l'union de deux cœurs que rien ne doit séparer : ni la solitude, ni l'éloignement, ni les éventuels désaccords, ni la différence de leurs mariages respectifs, et rien ni personne ne soit s'immiscer entre elles. C'est Fleur de Lis qui, alors vieille dame, nous retrace le récit de son amitié avec Fleur de Neige et c'est une histoire belle, sensible, captivante mais aussi terrible car la vie des deux jeunes filles s'est tissée au gré de bonheurs et de moments de drame. Le traitement de l'amitié est poignant, touchant et réaliste : il y a des moments d'incertitude, de jalousie, une façon différente de voir les choses, mais une incroyable complicité et intimité entre ces deux filles qui grandissent et deviennent femmes ensemble et qui feront tout pour rester en contact, et qui utilisèrent beaucoup le nu shu pour rester en contact. C'est une belle histoire d'amitié comme il m'est rarement donné de lire.

Ajoutons à cela la magnifique plume de Lisa See, fluide, belle et sensible qui montre bien l'expression très mesurée des sentiments, la pudeur, et que malgré cette société du silence et de la soumission décrite dans le roman, l'auteur nous en dit énormément et, d'une certaine façon, en racontant son passé et son amitié avec Fleur de Neige, Fleur de Lis s’émancipe et sort également du silence son amie.

Extrait :

On s'attend à ce que nous aimions nos enfants, nous autres femmes, à peine sont-ils sortis de notre ventre... Mais laquelle d'entre nous n'a pas ressenti une cruelle déception en découvrant qu'elle venait de mettre au monde une fille ? Ou une panique croissante - même s'il s'agissait du fils tant attendu - en berçant sous le regard désapprobateur de sa belle-mère son nourrisson qui n'arrêtait pas de pleurer ? Même si nous aimons nos filles de tout notre cœur, nous devons les élever en leur apprenant à souffrir. Nous aimons nos fils plus que tout au monde, mais nous sommes exclues de leur univers et du monde extérieur des hommes. Nous sommes censées aimer notre époux dès l'instant où a été contracté le lien qui nous unit à lui, alors que nous devrons attendre des années avant de découvrir son visage. On nous enseigne d'aimer nos beau-parents, mais nous débarquons dans leur famille en étrangère et avec le rang le plus bas, à peine mieux traitées qu'une domestique.

On exige que nous aimions et honorions les ancêtres de notre mari et nous exécutons donc les rites et les devoirs appropriés, même si notre cœur se porte plus volontiers vers nos propres ancêtres. Nous aimons nos parents parce qu'ils prennent soin de nous, mais ils nous considèrent comme les branches les plus inutiles de l'arbre familial : nous épuisons leurs ressources et ils nous élèvent pour nous voir partir un jour dans une autre famille. Quel que soit le bonheur que nous éprouvons dans notre foyer d'origine, nous savons toutes que cette séparation sera inéluctable. Nous aimons donc notre famille en ayant conscience que cet amour prendra fin dans la tristesse d'un départ. Ces diverses variétés d'amour naissent du devoir, de la reconnaissance ou du respect. Comme le savent les femmes de notre district, elles sont généralement sources de tristesse, de mésentente et de violence.

Mais l'amour qui unit deux laotong est de nature bien différente. Comme l'avait dit Madame Wang, cette relation est le fruit d'un choix délibéré.

Amour.

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