lundi 26 janvier 2015

Cesare - Fuyumi Soryo.


L'auteur :


Née en 1959, Fuyumi Soryo est une mangaka japonaise, notamment reconnue pour ses mangas Mars, Eternal Sabbath et Cesare, son projet le plus récent commencé il y a huit ans, sur la vie et l'ascension de Cesare Borgia, de sa jeunesse à l'âge adulte.


Emprunt bibliothèque fac.








Quatrième de couverture :

Naïf et studieux, Angelo da Canossa n’est guère armé pour la vie d’étudiant à l’université de Pise, lieu d’intrigues et de tensions dans l’Italie de la Renaissance. Son innocence résistera-t-elle à sa rencontre avec Cesare Borgia, rejeton d’une famille à la réputation sulfureuse, dont le père est sur le point d’accéder au Saint-Siège ?

Rivalités entre les différentes factions de l’université, machinations politiques et luttes fratricides, Angelo va partager les années de formation d’un jeune homme en passe de devenir l’un des personnages les plus fascinants de l’Histoire. À ses côtés, il croisera le chemin de certains de ses contemporains les plus célèbres, de Christophe Colomb à Machiavel en passant par Léonard de Vinci

Mon avis :

Depuis quelques temps, les Borgia jouissent d'une popularité que rien ne laissait présager il y a plusieurs années. Je pense que la plupart connaissent, ne serait-ce que de nom, la fameuse série Borgia. Cette célèbre famille a su séduire le public et envahir aussi bien les livres que les écrans, mais aussi le manga, qui est le sujet du présent billet. C'est un peu par hasard que j'ai découvert cette série à la bibliothèque universitaire. J'avais originellement empruntés les tomes à cause de ma petite faiblesse concernant la culture, l'art et l'histoire de la Renaissance, mais au final, ce manga est devenu ma petite drogue pendant plusieurs semaines. J'avais du mal à attendre de pouvoir emprunter la suite !

L'histoire se situe au XVes, en Italie. Malgré ses origines modestes, voire même pauvres, Angelo a la chance de pouvoir étudier dans la prestigieuse université de Pise. Mais, tout juste sorti de sa campagne florentine et ne connaissant rien à la vie urbaine, il peine à comprendre les subtilités de son nouvel environnement : les rivalités entre cercles d'étudiants (qui font un peu penser aux fraternités qu'on peut retrouver dans les universités américaines), l'histoire et les conflits européens, les différents cercles d'étudiants et leur façon de fonctionner... Ainsi, ignorant, il commet des impairs et enchaîne bourdes sur bourdes. Cependant, il y a quelque chose chez ce jeune homme maladroit mais curieux et passionné qui intrigue le jeune Cesare, héritier prestigieux des Borgia, qui décide de le prendre sous son aile et de lui apprendre la vie et société à Pise, ainsi que l'histoire et les conflits en Italie et Europe... ce qui entraînera peu à peu Angelo dans une société de machinations, d'intrigues, de lutte pour le pouvoir, forçant ce jeune homme candide à porter un autre regard sur le monde qui l'entoure.

Cesare et une de ses groupies fanboys

À travers Angelo, qui ignore comme nous les usages du monde à cette époque, l'auteur nous fait découvrir les intrigues politiques qui règnent aussi bien à Pise qu'en Italie, un pays morcelé dont les villes sont souvent en conflit. À travers les interrogations d'Angelo sur ce monde qui l'entoure, l'auteur nous permet de découvrir un peu plus le contexte historique, religieux, géopolitique, culturel de cette Renaissance italienne (tels que les luttes de pouvoir à la mort du Pape, les conflits entre clans italiens et les intrigues pour dominer le clan rival), sans que cela soit assommant car toutes ces informations passent avec fluidité et qu'elles font parties de l'histoire que nous suivons à travers Angelo, Cesare et Miguel (le plus proche ami de Cesare, presque son garde du corps), ainsi vous n'avez pas à craindre qu'il y ait de longues pages expliquant la géopolitique à cette époque, et l'auteur nous présente une Renaissance italienne réaliste et passionnante. Il faut d'ailleurs savoir que ce manga a bénéficié d'un long travail de recherche documentaire et que l'auteur a travaillé sous la supervision de Motoaki Hara, spécialisé dans cette période historique.

Portrait de Cesare Borgia, réalisé
par Altobello Melone.
Oui alors, certes, les explications historiques peuvent parfois prendre le pas sur l'action et ça peut se révéler gênant lors de la lecture, cependant Cesare est un manga dynamique, avec de l'action et des intrigues : tentatives d'assassinat, virée secrète hors de l'université, découvertes des quartiers les plus malfamés la nuit, complots au sein même de l'université... jusqu'aux machinations et manœuvres politiques qui préparent l'élection du Pape (un des éléments qu'on retrouve régulièrement dans l'intrigue), ce qui nous donne l'occasion de voir des roueries, tentatives de corruption, etc, car chaque grande famille italienne espère bien monter sur le trône de Saint Pierre !

Les personnages, intéressants pour la plupart, nous transmettent une multitude d'émotions : joie, tristesse, colère, agacement. Je retiendrais surtout Cesare qui apparaît sombre, arrogant et froid mais pourtant complexe, ambigu, curieux et pas moins dénué de sentiments; ainsi qu'Angelo, tellement candide, naïf et ignorant sur les us et coutumes qu'on aurait envie de se claquer une main contre le front, qui se révèle pourtant attachant, loyal, passionné car malgré ses impairs et sa maladresse, il possède une certaine intelligence et des talents qui lui ont permis d'être accepté à l'université, sans oublier une passion et un talent pour l'architecture. De plus, il a une façon de penser un peu révolutionnaire pour son époque, qui diverge, il sait argumenter ses convictions... même si, pour cela, il s'attire souvent les foudres de certains étudiants par inadvertance.

On remarque aussi la complexité des relations, l'exemple le plus typique : Miguel et Cesare, par moment, au vu des gestes et regards qu'ils s'échangent, on peut se demander si on a affaire là à une relation maître/serviteur où le serviteur a dédié sa vie à son maître, à une profonde amitié, où s'il n'y aurait pas une certaine attirance amoureuse..., on pourra également citer Cesare et Angelo. Ce dernier est fasciné par Cesare et les Borgia, et se montre vite loyal et attaché à Cesare. Cesare... certains éléments laissent croire qu'il utilise ou compte utiliser Angelo pour son propre intérêt maaais, d'autres éléments pourraient laisser croire que Cesare éprouve une certaine affection pour Angelo qui, parfois, l'étonne, le surprend, et il semble prendre à cœur de lui expliquer les réalités de ce monde, ses richesses jusqu'à la pauvreté la plus extrême... en même temps qu'il le fait entrer dans son cercle (Angelo demande même à apprendre l'espagnol, langue maternelle des Borgia). Alors, affection réelle ou pas ? À voir dans les prochains tomes !



En plus du travail de recherches, il faut souligner la qualité des dessins : ce manga nous offre des graphismes sublimes ! Les traits sont doux, réalistes, magnifiques (bon bien-sûr il y a des personnages présentés sous des traits grossiers, comme les Français qui ne sont pas montrés sous leurs beaux jours dans ce manga). J'ai souvent eu le souffle coupé pour certains détails (les cheveux de Cesare (don't judge me), les monuments, les églises, les palais, les vêtements, etc) pour nous offrir de superbes représentations des hauts-lieux et grands personnages de la Renaissance italienne, mais aussi les plus grandes œuvres d'art de la période (les reproductions de l'auteur des plus grands tableaux de la période sont un vrai délice pour les yeux !) Ceux ayant eu la chance de visiter l'Italie, ou ceux ayant eu des cours d'histoire de l'art sur la Renaissance italienne (comme moi) auront l'occasion de reconnaître quelques monuments/bâtiments emblématiques de la période ! Ce manga nous donne aussi l'occasion de retrouver quelques figures historiques célèbres comme Léonard de Vinci, Christophe Colomb (qui n'a pas encore découvert l'Amérique), ainsi que les grandes familles italiennes de la Renaissance (les Borgia, les Médicis, les Sforza), etc.

Je ne m'étendrais pas davantage, je crois avoir suffisamment proclamé mon amour pour ce manga. En résumé : Cesare est une petite merveille, un manga intense et passionnant qui nous entraîne en plein cœur de la Renaissance italienne. Plus qu'un manga à contempler, Cesare est un manga à dévorer !

Ce billet est une participation au :


samedi 17 janvier 2015

M le Maudit

M le MauditM – Eine Stadt sucht einen Mörder


Réalisé par Fritz Lang.
Durée : 1h57 (version initiale)
1h30 (version de 1960)
1h50 (version numérique, restaurée en 2014)
Sorti en 1931.


Avec : Peter Lorre (M/Hans Beckert), Ellen Widmann (Mme Beckmann), Inge Landgut (Elsie Beckmann), Otto Wernicke (Inspecteur Karl Lohmann), Theodor Loos (Inspecteur Groeber), Gustaf Gründgens (Schränker, chef de la pègre), etc.




Synopsis :

Berlin au début des années 30. Un tueur d'enfants vient de faire une nouvelle victime. La police multiplie alors les rafles dans les bas-fonds. Gênée par toute cette agitation, la pègre décide de retrouver elle-même le criminel...

Mon avis :

Film découvert à l'occasion de mes cours à la fac, où il a fait l'objet d'un exposé. L'analyse de ce film a attisé ma curiosité, ainsi j'ai pris un peu de temps pour moi un soir pour le visionner. Au vu de sa date de sortie, on peut facilement trouver ce film sur internet; pour ma part, j'ai pu le visionner sur YouTube. Avant de commencer ce billet, je tiens à vous avertir : je spoile des éléments du film, donc si vous voulez découvrir ce film, je vous conseille de survoler ce billet (j'ai d'ailleurs pris un autre synopsis, celui qui est courant spoile un peu les éléments du film)

Dans le Berlin des années 1930, un assassin sème la terreur, et en particulier chez les mères car ce sont les enfants que cet assassin vise et plus particulièrement les petites filles qu'il aborde dans la rue avant de les tuer après leur avoir offert un jouet ou une friandise. Ces crimes répétés plongent la ville dans la peur et la tourmente. La police multiplie les rafles et va jusqu'à mener l'enquête du côté de la pègre berlinoise, en pensant que le criminel pourrait en faire partie. Cela gêne les activités des criminels de la pègre qui décident de traquer l'assassin eux-mêmes. Alors que l'assassin rôde, à la recherche d'une nouvelle victime, pègre et police enquêtent chacune de leur côté, avec leurs propres méthodes (méthodes scientifiques et modernes pour la police, délation et aide des mendiants pour la pègre). La pègre propose un stratagème : sitôt l'assassin repéré, il faudra le marquer de la lettre "M" pour qu'il soit ainsi visible aux yeux de la pègre et des habitants...


Une des premières apparitions de "M"
M le Maudit n'est certes pas le film le plus connu de Fritz Lang, grand réalisateur de la période, mais c'est un film qu'il est intéressant de visionner et même d'analyser, d'autant plus que la fascination des gens pour les meurtres ou affaires criminelles présente dans les années 1930 est encore présente de nos jours, ce qui a permis à ce film d'avoir un certain succès lors de sa sortie, et de connaître encore aujourd'hui un certain intérêt; d'autant plus que Fritz Lang a utilisé des méthodes de réalisations particulières pour rendre son film réaliste et de susciter l'émotion, ce qui nous donne un film à la fois remarquable et dérangeant.

Il y a en effet un travail de recherche et de réalisme dans M le Maudit. Fritz Lang nous présente en premier lieu un portrait réaliste d'une métropole contemporaine dans les années 1930, dans l'Allemagne de la République de Weimar (soit après l'abdication de l'empereur allemand après Première Guerre Mondiale et avant l'avènement d'Hitler) où Lang nous décrit l'appareil d'Etat de cette République, le Ministère de l'Intérieur, la préfecture de police... ainsi que la société berlinoise, les classes sociales, et la société des brigands avec ses syndicats (les cambrioleurs, faussaires, proxénètes, etc), une pègre aussi organisée que la société officielle. C'est le portrait d'une période difficile où l'Etat présent ne convainc pas et manque d'autorité. En effet, au vu des crimes présents dans le film, il est difficile de croire en à crédibilité de l'Etat, d'autant plus que ce ne sont pas les figures d'autorités qui parviennent à retrouver et à attraper l'assassin, puis à le juger mais plutôt la pègre des criminels de la ville ! L'ordre social est menacé et les rôles inversés puisque ce sont les criminels eux-mêmes qui, avec l'aide des mendiants, traquent et font justice eux-même... jusqu'à ce que la police ne découvre leur stratagème et décide d'interrompre le procès de M fait par les criminels, et que la loi de l'autorité ait le dernier mot.

Le désir de réalisme de Lang l'a poussé à consulter des psychiatres et a réunir une importante documentation, pour le personnage de M. Son but n'était pas seulement de nous offrir le portrait d'un assassin terrifiant, mais aussi à nous marquer en nous présentant un assassin qui est un Monsieur tout le monde, un homme à la personnalité double, et à chercher à nous faire comprendre comment un homme peut en arriver au meurtre. M est un Monsieur tout le monde, il peut être n'importe qui ! Il faut le marquer (la marque du fameux M fait à la craie) pour le reconnaître. Après, loin de moi de dire que M est un pauvre homme qui n'a rien fait de mal, après tout c'est un tueur d'enfants, ni ne pense à justifier ses actes. Mais Lang nous montre comment un homme peut en arriver au meurtre et dans le cas de M, la personnalité double, sa personnalité cachée, d'autant plus que Peter Lorre incarne son personnage avec un tempérament timide et réservé, il n'a rien des apparences des tueurs en série ! Bref, c'est un peu comme une sorte de docteur Jekyll et Mister Hyde. Ce thème revient d'ailleurs souvent dans le film, notamment à travers les miroirs. Le but de Lang concernant M est de susciter de l'intérêt, de la sympathie et du dégoût pour ce personnage. On ne sait pas s'il est vraiment responsable de ses actes ou s'il est malade psychologiquement, victime de sa folie, qu'il ne peut pas se contrôler.

Hans/M, découvrant qu'il a été marqué.

Ce film est aussi une réflexion sur la nature humaine : ce n'est pas manichéen où tout le monde est blanc ou noir, gentil ou méchant comme dans les productions américaines. Lang nous montre que chacun a une part d'ombre, de gris. Après, le film ne joue pas sur la surprise : on voit tout de suite la silhouette de l'assassin et il se fait reconnaître facilement par son sifflement (un air de musique que M siffle lorsqu'il s'apprête à tuer un enfant), cependant par un subtile stratagème d'ombre et de lumière, d'apparition et de dissimulation, son visage nous est progressivement révélé et l'un des points forts du film est la traque. La traque de M est quelque chose d'angoissant et de passionnant à assister. Police comme criminels sont à sa recherche, tous le traquent, mais M se fond très bien dans la foule. L'ironie est que c'est un mendiant aveugle, vendeur de ballons, qui va le reconnaître à cause de l'air que M siffle (un air qui restera gravé dans ma mémoire tant les scènes où M le siffle sont prenantes, mais aussi parce que le garçon de ma classe à avoir fait cet exposé l'a sifflé pendant plusieurs semaines ;p)

Bref, je ne m'étendrais pas là-dessus davantage. J'ai beaucoup décrit le film, concernant mes impressions, je dirais que M le Maudit est un film intéressant à regarder et à contempler (dans le sens, analyser). C'est une histoire assez prenante, qui suscite l'intérêt, l'émotion. D'autres aspects comme le jeu des miroirs, le parallèle entre la pègre et la police, la traque de l'assassin, ... font de ce film un film remarquable et intéressant à visionner.